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Intervention orale réalisée dans le cadre d'une journée thématique organisée
par l'ADAPEI du Rhône sur la prise en charge de la douleur, le 23 novembre 2010.
Quelle idée saugrenue de solliciter le psychanalyste pour parler de la douleur.
Lui qui n’envisage la rencontre avec celui qui souffre que dans le déroulement tranquille et apaisé du temps, au fil des années rythmées de deux séances par semaine, dans un cabinet feutré en dehors du monde, avec la prétention inouïe de donner au cœur de l’humain la parole qui lui revient ; alors que le temps de la douleur nécessite l’immédiateté du soulagement sans tergiversation possible et ne supporte aucun compromis.
La douleur, en effet, n’est pas du ressort clinique du psychanalyste ; plus attentif à la souffrance psychique, faite de représentations inconscientes fixant le sujet dans une répétition stérile, il est bien incapable de soutenir une position objective d’évaluation et une action thérapeutique immédiate pour l’indispensable soulagement que nécessite toute douleur. D’ailleurs, lorsqu’il est lui-même douloureux, il se retrouve comme tout à chacun, désemparé, ne pouvant s’en débrouiller par lui-même.
Pour le psychanalyste, il n’y a pas de petite ou de grande douleur et ne pas vouloir considérer la nécessité impérieuse de son soulagement serait le signe d’un jeu trouble mené avec les forces psychiques attaquant l’humain dans son essence, à savoir le sadisme, le masochisme et la perversion.
Quelle qu’elle soit, la douleur est à prendre au sérieux. Une ampoule au pied qui empêche de marcher, une crampe d’estomac qui fait se plier en deux, une colique qui crispe le ventre, la nausée de la femme enceinte, la tension musculaire du handicap, la crispation aigüe du lumbago, le corps cachectique du mourant.
La sensation douloureuse taraude le corps, le dissociant de lui-même, jusqu’à rendre la vie quotidienne pénible, voire insupportable.
A celui qui est douloureux, il est difficile en effet de trouver les mots pour dire le mal. La douleur a ceci de particulier qu’elle nous extériorise de nous-mêmes. Tout comme l’enfant venant de se cogner sur la table, et à qui on demande où il a mal, montre le coin de la table.
Que nous tentions de la cacher, que nous nous plaignions ou que nous fassions en sorte que l’autre la comprenne sans qu’on ne dise rien, tout notre corps s’arcboute sur la douleur. Une grimace qui déforme le visage, une suée qui perle au front et rend les mains moites, un regard fébrile ou exorbité, une voix qui se brise, un cri qui nous échappe, la peau comme électrifiée, une crispation de tout le corps. Il n’est pas possible, sauf à avoir le cœur sourd, de ne pas voir et entendre une douleur. Nécessairement, elle se manifeste.
« J’ai mal » arrivons-nous à dire parfois. « J’ai mal » comme une parole adressée à l’autre sans autre attente qu’il entende que j’ai mal.
Je me souviens avoir été terrassé par la douleur sur un lit d’hôpital durant toute une nuit. Le moindre battement de cils me provoquait une douleur insupportable. Je n’en pouvais plus, j’étais épuisé, dans l’impossibilité de me laisser aller au sommeil. L’injection de morphine qui m’avait été administré une heure et demie auparavant n’avait eu qu’un effet flash. Ayant appelé, une fois encore, l’infirmière pour lui demander une injection supplémentaire, elle me dit d’une voix désolée que la prescription lui interdisait de m’en faire une nouvelle avant six heures du matin. Il me restait trois heures à attendre. Face à mon désespoir et à mes larmes, elle ajouta : « mon pauvre monsieur, c’est bien embêtant, je ne peux rien faire pour vous » tout en me recouvrant les épaules avec le drap et en me bordant comme on borde un enfant.
Je vous assure ne pas avoir vu les trois heures passer. Cette femme avait fait ce qu’elle avait à faire. La douleur était tout aussi intense mais je n’y étais plus livré seul, sans personne pour la porter avec moi.
Je suis toujours étonné de voir la réaction des parents lorsque leur enfant se fait mal : « c’est rien, c’est pas grave ! » disent-ils dans la précipitation. Précipitation qui trahit cette volonté inconsciente que rien ne se soit arrivé.
Ce n’est jamais rien d’avoir mal. Même si ce mal n’est qu’un tout petit bobo.
Lorsque j’y suis autorisé, j’interviens en leur disant que si, c’est grave même si ce n’est pas dramatique. Ce qui est grave, en effet, c'est-à-dire qui nécessite d’être considéré avec gravité, c’est que la douleur si elle doit être soulagée, dans le cas présent souvent par un simple baiser, ne peut être empêchée et qu’il suffit souvent de peu de chose pour se faire mal : une marche ratée, une demie seconde d’inattention, un autre enfant qui nous bouscule. Tout parents que nous sommes, nous ne pouvons rendre nos enfants invulnérables et il nous est bien impossible d’empêcher qu’ils se fassent mal. D’ailleurs, plus nous sommes protectionnistes avec eux, plus ils trouvent l’occasion de se faire mal.
Le fait que la douleur doit être soulagée, indique qu’il n’est pas possible de l’éradiquer. Qu’on le veuille ou non, de la conception à la mort, elle est constitutive de la nature humaine. Et comme tout ce qui en est constitutif de l’homme, c'est-à-dire comme tout ce qu’il exprime, la douleur témoigne du désir.
Etrange paradoxe qui fait de la douleur l’indexation du désir.
En psychanalyse, le désir est à différencier de l’envie.
L’envie porte sur un objet et a toujours un caractère ambivalent. Pour preuve, il suffit qu’un mal de dent cesse, et Dieu sait quand on a mal qu’on a envie que ça cesse, pour que nous allions y mettre la langue afin de vérifier qu’on n’a plus mal, tout en sachant pertinemment qu’on risque de le déclencher à nouveau. Ceci n’est pas étranger à la question de la jouissance que le poète décrit d’ailleurs comme « un mal qui nous fait du bien ».
Le désir ne porte jamais sur un objet. Il n’est jamais ambivalent. Il est cette dimension, en chacun, qui sans le savoir, appelle l’attention de l’autre. Sans le savoir, c’est à dire inconsciemment. Le désir est toujours inconscient . C’est avant tout une qualité de rencontre avec l’autre que l’on désire. Désirer quelqu’un ce n’est pas le vouloir comme on veut un objet mais c’est attendre de se retrouver avec lui. Se retrouver au deux sens du terme : le rencontrer à nouveau tout en se retrouvant soi-même.
Je ne savais pas, en demandant un supplément de morphine à l’infirmière que ce n’était pas cela que je désirais. Pourtant, par son attention à prendre soin de moi comme elle l’aurait fait avec son propre enfant, je fus restauré dans mon humanité. Je savais qu’elle souffrait et qu’elle attendait avec moi l’autorisation de la prescription. Son aveu d’impuissance n’avait rien du refus et son acte de me border était d’une tendresse infinie.
Je crois que ce qui peut rendre fou, c’est de ne pas être entendu comme désirant d’une rencontre. L’infirmière avait entendu que je souffrais et sa façon de me répondre m’avait fait réalisé, que la douleur, si intense pouvait-elle être, n’avait pas atteint l’être désirant que j’étais. Obnubilé par l’envie de morphine, j'étais dissocié du désir. Il avait fallu son écoute attentive pour que je reprenne contact avec moi-même.
Ce qu’elle m’avait dit, mais surtout l’attention qu’elle me portait, associée à un geste non calculé, non réductible à une quelconque technique de communication, m’avait fait sortir d’un chaos intérieur et d’une solitude, plus insupportables encore que la douleur. Elle m’avait parlé avec son cœur.
C’est cela la guérison. C’est ce qui nous surprend, nous étonne, qu’on espère sans le savoir alors que notre attente reste fixée sur autre chose.
La guérison peut ainsi être envisagée comme la remise en circulation du désir.
Jean-Marie Quéré
Psychanalyste
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